Le snobisme culturel à la poubelle
J’ ai toujours trouvé qu’il y avait quelque chose d’étrange dans la manière dont on parle de culture. Officiellement, la culture serait un espace de curiosité et d’ouverture. Officieusement, elle ressemble parfois à une arène silencieuse où chacun tente de prouver qu’il a “bon goût”.
Aimer une œuvre ne suffit plus. Il faut aimer la bonne œuvre.
Dire qu’on a pleuré devant The Holiday n’a pas le même effet que dire qu’on a été bouleversé par Anora. Le premier serait trop populaire, trop évident. Le second suggère immédiatement une forme de légitimité culturelle. Pourtant, les deux racontent des trajectoires intimes, des émotions. Ce qui change, ce n’est pas la profondeur. C’est la valeur symbolique qu’on attribue à l’œuvre.
Le snobisme culturel ne repose pas sur la qualité artistique. Il repose sur le prestige social.
Avec les réseaux sociaux, on expose ses lectures, ses notes de films, ses playlists pointues. On apprend à performer ses goûts. Il y a cette obsession du rare, “Je l’écoutais avant que ça perce.”, comme si la popularité annulait la valeur.
Quand Dua Lipa sort un tube mondial, certain·e·s lèvent les yeux au ciel avant même d’avoir écouté. Trop mainstream. Trop entendu. Trop simple. Pourtant, faire danser des millions de personnes n’est pas un échec artistique, c’est même une forme de réussite.
La culture populaire n’est pas l’opposé de la profondeur. Elle est l’opposé de l’exclusivité.
Prenons Bridgerton, une série romantique, colorée, ultra populaire, qu’on peut facilement classer dans la case “divertissement”. Pourtant, elle joue avec les codes du costume d’époque, réinvente les représentations raciales dans les récits historiques et maîtrise une direction artistique millimétrée. Le succès rend la réflexion accessible.
Et c’est peut-être cela qui dérange : l’idée que quelque chose puisse être à la fois populaire et intelligent.
Il y a quelques années, je me suis surprise à minimiser mes propres goûts. J’ai arrêté de citer Le Grinch, Coup de foudre à Notting Hill ou Charlie et la chocolaterie comme mes films préférés. Comme si aimer des comédies devait être compensé par une référence plus sérieuse, comme si mes plaisirs culturels devaient s’équilibrer pour rester crédibles.
Le snobisme culturel protège une illusion, celle que la culture serait un territoire réservé à celles et ceux qui maîtrisent les codes. Ce qui est ironique, c’est que l’histoire de l’art est pleine d’œuvres autrefois méprisées. Le roman a longtemps été considéré comme un divertissement inférieur. Le cinéma était vu comme un spectacle de foire. Le jazz a été rejeté avant d’être célébré. La hiérarchie culturelle évolue sans cesse, mais le réflexe de distinction reste.
Aimer un blockbuster ne rend pas moins intelligent.
Regarder une série Netflix ne rend pas moins cultivé.
Danser sur un tube pop n’annule pas une visite au musée.
On peut naviguer entre les registres sans hiérarchie permanente. On peut aimer ce qui nous émeut sans demander la validation d’un jury invisible. La culture n’est pas un examen.
Le snobisme culturel ne protège pas l’art. Il le fige. Il transforme le plaisir en preuve. Il crée une compétition là où il pourrait y avoir un échange. Et peut-être que la vraie audace, aujourd’hui, ce n’est pas de citer l’œuvre la plus obscure.
C’est d’assumer pleinement ce qu’on aime.
Le snobisme culturel ?
À la poubelle.